Vingt-troisième épisode


Résumé du chapitre précédent :

Le Chat s’inquiète de ce qu’il va devenir après l’arrivée  à Tadoussac. La Fée suggère de demander à M. de Champlain l’autorisation de le garder comme « chat domestique ». Mais il pense qu’on ne va pas le laisser quitter le bord. Une fois de plus il se dispute avec la Fée. Fleur de Lune vient les départager. Mais le plus important maintenant pour elle est de vérifier qu’elle est prête à rencontrer le père d’Isabelle…


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- Quels étaient ces cousins qui recueillir Elise ta maman   et  ta  grand-mère ?

-  C’étaient les  parents d’Agathe ma marraine, vos parents, puisque vous avez usurpé  son identité.  

-  Et usurpatrice avec ça ! railla le Chat dans son coin.

-  Elise et Agathe s’entendaient-elles bien ? enchaîna la Fée, comme si rien ne s’était passé. 

-  Elles s’aimaient  comme des cousines, répondit Fleur de Lune. Elles avaient toujours été très complices et se voyaient souvent avant le drame.

- Et  après ? insista la Fée. 

- A force de vivre ensemble, elles devinrent inséparables, répondit Fleur de Lune. 

- Comme des sœurs ? demanda la Fée. 

- Des sœurs qui ne se disputaient jamais, précisa Fleur de Lune. Elles eurent le même précepteur, c'est-à-dire un professeur qui venait leur faire l’école à domicile.

- Parfait, dit la Fée en riant, si ça continue tu  vas me raconter toute l’histoire d’un seul trait ! Mais, je préfère te poser des questions sur les détails, car c’est ce qu’on te demandera le plus souvent. Alors, dis-moi ce que firent par la suite ces deux charmantes jeunes filles.  

- Elles finirent toutes deux leur éducation dans un couvent, comme cela se faisait en ce temps-là, répondit Fleur de Lune. 

- Et bien entendu, elles rêvaient comme toutes les jeunes filles du monde de se marier avec un beau jeune homme, un bel officier par exemple ? dit la Fée en regardant Fleur de Lune avec insistance.  

Fleur de Lune rougit, car elle avait très bien saisi l’allusion à ses rêves de mariage avec Jean.

- C’est bien normal, lança-t-elle, en regardant sa marraine l’air boudeur. Tout ce que je peux vous dire c’est qu’Agathe réalisa son rêve. Elle rencontra son bel officier et se maria. Elise fut demoiselle d’honneur, bien sûr, mais elle eut moins de chance. 

Sans attendre une quelconque réaction de sa marraine,  elle enchaîna :

- Entre temps, Henri IV était devenu roi de France. Il avait obtenu la paix entre les protestants et les catholiques et  il a redonné à la maman d’Elise, je voulais dire à ma grand-mère, les biens qui lui avaient été confisqués. Il lui a même accordé une pension qui  aurait dû lui permettre de vivre comme avant. 

- Tu en sais des choses, dit le Chat admiratif.

Puis se tournant vers la Fée, il ajouta :

- Où avez-vous donc trouvé toutes ces informations ? Je croyais que vous ne deviez reprendre votre miroir magique qu’en cas d’urgence. 

- Il faut croire que c’en était une, répondit la Fée un peu gênée. 

 

Le Chat ricana, mais ne dit mot. Quant à Fleur de Lune, elle était déçue de ce manque de confiance de la part de sa marraine. Elle n’aimait pas les cachotteries.

La Fée pouvait bien se servir du miroir magique, la fillette n’y voyait aucun inconvénient, surtout s’il s’agissait d’obtenir des renseignements sur les parents d’Isabelle. Mais pourquoi donc le cacher ? 

- Tu connais parfaitement ta leçon, dit la Fée qui préférait changer de conversation. Peux-tu me dire ce qui s’est passé quand Elise et sa mère rentrèrent chez elles ? 

- Le Domaine  avait été  mal entretenu et  mal géré par des métayers malhonnêtes, répondit Fleur de Lune. Les terres ne rapportaient plus rien et  bien entendu ma pauvre mère et ma grand-mère se retrouvèrent une nouvelle fois, dans la misère…  

Soudain Fleur de Lune à bout de nerf se mit à crier :

- C’est une histoire horrible, dit-elle entre larmes et colère. Je n’ai pas du tout envie d’être Isabelle, il y a trop de malheur dans cette famille. 

- A mon avis,  Isabelle aurait certainement préféré avoir une jolie petite vie comme la tienne, dit la Fée gravement. Un peu de compassion s’il te plaît.  Si tu me le permets j’aimerais attirer ton attention sur un petit détail : si, dans cette aventure, tu  n’avais pas remplacé cette pauvre Isabelle,  tu ne serais pas ici en 1608, avec l’illustre M. de Champlain et tu n’aurais jamais rencontré Jean. Tu ne penses pas que cela demande réflexion ?

- Je dois dire que la Fée a raison… pour une fois, lança-t-il.

- Merci du compliment, répondit celle-ci. Allons, il faut en  terminer avec l’histoire de notre petite Isabelle… Qu’ont fait ces pauvres femmes face à cette terrible situation ? Le hasard les a-t-il aidées ?

- Il se trouva qu’un homme fortuné et bien de sa personne, comme on disait à cette époque, désirait épouser ma mère,  récita Fleur de Lune comme une automate, le visage fermé. Ma grand-mère avait d’abord refusé. Elle ne voulait pas imposer à sa fille un fiancé qu’elle n’aurait pas choisi.

Ayant fait elle-même un mariage d’amour, elle souhaitait que son unique enfant en  fasse autant  aussi lui cacha-t-elle cette démarche. Et elle avait bien raison.

Fleur de Lune se tut une nouvelle fois, l’air buté.

- J’attends la suite moi, dit le Chat que ce récit passionnait. 

- Tu ne te souviens pas ma petite Isabelle ? C’est bizarre, comme tu oublies facilement tout ce qui  ne te plaît pas, dit la Fée à l’adresse de Fleur de Lune, avec un petit sourire.  Eh bien, je vais te rafraîchir  la mémoire sur cette partie de l’histoire de « ta famille »… Le hasard voulut que ta maman rencontre l’homme qui l’avait demandée en mariage, au cours d’un dîner  chez des amis. Ils parlèrent longuement ensemble et il lui confia qu’il serait très  heureux de l’avoir pour femme. Il était veuf et avait passé la quarantaine.

- Je ne suis pas du tout d’accord, c’est dégoûtant, s’exclama Fleur de Lune, il était beaucoup trop vieux  pour elle. 

- Ah bon ! dit la Fée, moi qui croyais que tu rêvais d’épouser Jean plus tard, malgré votre différence d’âge ?

- Ce monsieur était deux fois plus vieux qu’Elise, il aurait pu être son grand-père, répliqua Fleur de Lune avec véhémence.  

- Pas tout à fait son grand-père, dit la Fée en riant. Toujours est-il que ta maman, après  avoir  mûrement réfléchi, accepta de se marier avec cet homme qui lui semblait si bon. Il lui promit de lui donner une vie digne d’elle, et d’accueillir sa mère en sa maison. Il lui promit aussi de sauver le domaine. Je te vois froncer les sourcils, mais sache qu’à cette époque, elles étaient nombreuses à se sacrifier pour leur famille, tout comme Elise. Elles se résignaient, voilà tout.

- Moi je suis sûrement égoïste, mais à leur place, je n’aurais jamais pu  le faire, dit Fleur de Lune que toute cela révoltait. 

- Bien sûr et maintenant, personne ne te le reprocherait. Tu ne réalises pas ta chance d’être née dans un autre temps. 

Pour en revenir à notre histoire, ta grand-mère, n’a pas profité longtemps des largesses de son gendre. Fatiguée par les épreuves, elle est morte peu de temps après le mariage. 

- C’est terrible, que de malheurs, dit le Chat en reniflant. 

- La vraie vie, parfois, c’est comme dans les romans, ça  n’est pas toujours rose, continua la Fée. Elise n’avait plus d’autre famille que son mari, mais elle ne s’était pas trompée. Certes, elle n’était pas amoureuse, mais elle avait épousé un homme bon qui l’aimait énormément. Elle fut heureuse avec lui. 

- Et bien entendu cet homme s’appelait Hébertet, mon père dans cette aventure ? interrogea  Fleur de Lune qui tentait de cacher son émotion. 

- C’est bien lui, dit la Fée. Hélas, ta maman était de santé fragile et un malheur n’allant jamais seul, deux ans plus tard, elle mourut en  te mettant au monde.

-  Oh ! Là, là ! Quelle série, s’exclama le Chat désolé.

- Tu peux le dire, dit Fleur de Lune, en sanglotant. Je n’arrive pas à m’habituer à être orpheline, même si c’est pour de faux. 

- Il faudra bien pourtant, dit doucement la Fée avant de continuer… Quant à Agathe la cousine d’Elise, ta marraine, elle n’a pas  eu plus de chance. Un peu plus d’un an après leurs noces, son mari, le bel officier, est mort dans un combat contre les Anglais. Agathe s’est  retrouvée veuve, elle avait vingt ans.

Fleur de Lune pleurait à chaudes larmes. Et le Chat reniflait de plus en plus fort. La fillette  ne savait plus si elle pleurait sur Elise, si elle pleurait sur Agathe ou sur Isabelle,  ou sur les trois en même temps. Et ce chagrin qui lui venait, était-il celui d’Isabelle ou le sien ou les deux.  Elle aurait quand même pu tomber dans une histoire un peu plus simple.

- C’est certain, remarqua la Fée qui comprenait le désarroi de sa filleule, tu aurais pu tomber dans une histoire sans histoires. Mais vois-tu à cette époque-là, entre les guerres de religion et les guerres tout court, on mourait souvent jeune.

- Ca ne va pas arriver à Jean, s’écria Fleur de Lune, dites-moi que ça ne va pas arriver, je vous en prie. 

- Je n’en sais rien, ma Chérie, dit doucement la Fée, Jean n’était pas prévu dans cette histoire et je ne saurais te dire son avenir, je suis une fée, pas une cartomancienne !

- Pour lui remonter le moral, vous êtes parfaite, la Fée ! dit le Chat sur le ton de la plus profonde réprobation. Et puis, permettez-moi de vous dire que si vous vouliez le savoir, vous n’auriez qu’à faire comme pour le reste… ça n’userait pas votre miroir magique et ça rassurerait la petite.

- Je te dispense de tes réflexions, le Chat, c’est déjà assez difficile comme cela, reprit la Fée qui avait tenté de garder son calme et qui ne voulait pas se laisser entraîner sur ce terrain.

Elle laissa passer l’orage un moment,  puis revenant à Fleur de Lune, elle ajouta :

- Je ne  te poserai pas d’autres questions, car tu sais tout le reste depuis longtemps. Je te rappelle seulement  que ta marraine Agathe t’a élevée avec tout l’amour d’une mère. 

- J’aurais fait comme elle, répondit  Fleur de Lune. 

- Tout n’est pas perdu, du côté des bons sentiments ! railla gentiment la Fée. 

- Fleur de Lune est pleine de compassion, elle !... persifla le Chat qui avait du mal à digérer la précédente remarque de la Fée. 

Il s’étira, bailla discrètement et dit :

- Je vais vous quitter car c’est l’heure de la soupe, on m’attend en cuisine. A tout à l’heure. 

 

Le 30 mai,  ils arrivèrent comme prévu face à la baie de Gaspé.

 A suivre…



Fleur de Lune va-t-elle reconnaître
la baie de Gaspé ?

Comment se passeront les derniers jours avant Tadoussac ?

Sera-t-elle bientôt séparée de Jean ?

Vous aurez peut-être la réponse à ces questions dans la prochaine bouteille à la mer qui arrivera le 1er Juin…


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